Le jeu de la MOURRE

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Un grand (très grand) merci à Annlor Chastan (hôtel du Parpaillon) pour nous avoir autorisé à reproduire le fruit de ses recherches longues et fastidueuses mais sûrement passionnantes sur ce jeu. Merci beaucoup.

Origine

Fort connu en divers pays depuis l'Antiquité, le jeu de la Mourre dérivait plus ou moins directement de l'habitude de compter sur les doigts.

La langue française l'appelle Mourre. Le nom de Mourre vient de l'italien dialectique Morra (retard). Morra désigne également le chiffre zéro (le point fermé).

Règle du jeu

Ce jeu est fort simple. Il se pratique généralement à deux ou équipe de deux.

Il ne fait pas seulement appel aux lois du hasard, mais aussi aux qualités du joueur dont il exige vivacité, attention, intuition et observation.

Les deux partenaires se tiennent face à face, le point fermé en avant. A un signal donné, chaque joueur doit, en même temps que son adversaire, ouvrir spontanément sa main droite (ou gauche) et lever autant de doigts qu'il le désire, tout en énonçant un nombre de 1 à 10 (en patois local) , Le point point fermé correspond au zéro.

Celui qui énoncera un nombre égalant la somme des nombres de doigts des deux joueurs marquera un point, et la partie continue sans marquer de temps d'arrêt.

La cadence est d'environ un coup par seconde

Chaque partie se fait en un noombre de points fixé à l'avance.

Exemple :
Si le joueur A montre 3 doigts en disant cinq, pendant que le joueur B montre 2 doigts en énonçant six, c'est le joueur A qui marque un point puisque le nombre des doigts levés est de 5 (3+2).

Autres utilisations du jeu de Mourre

Les Phéniciens et le naviguateurs se servaient du jeu pour conclure les transactions commerciales.

La Mourre servait aussi à décider, dans d'autres jeux, qui commenceraient la partie.

Il était aussi pratiqué pour départager les litiges entre deux personnes. Des textes rapportent qu'on y avait même recours sur les marchés publics pour régler les différents dans les échanges commerciaux. Le gagnant obtenanit le prix souhaité.

En terre Crévoline, il y a quelques temps, les passionnés de jeu de Mourre (et de cartes) en arrivaient à perdre une partie de leurs terres.

La Mourre : Quelle histoires !

Deux peintures funéraires égyptiennes (voir chapitres La Mourre en photos et Plus d'info sur la Mourre nous démontre que les Egyptiens auraient connu un jeu semblable, à l'époques des Pharaons : Le jeu de montre.

Si le jeu de la montre (et ses variantes) correspondait donc à une tradition au Moyen Empire.

Le même jeu fut également pratiqué par les Grecs des époques Héraïques, ainsi que le montrent des vases et des monuments helléniques. Selon la légende, le jeu de Mourre remonterait à la guerre de Troie, soit un peu plus d'un millénaire avant notre ère. C'est la Belle Hélène, dit la légende, qui inventa la Mourre pour jouer avec san amant Pâris.

Le même jeu fut bien connu à Rome où il faisait les délices de la plèbe, sous le nom de micatio ou de micare e digitis (mot à mot : Le jeu du lever de doigts) .

Une inscription du IVème siècle (C.I.L, VI, 1770) nous a conservé un édit du préfet de Rome qui interdit la pratique sur les marchès publics.

Les Romains de toutes les conditions, de tous les âges étaient des passionnés des jeux (Suétone, Auguste), (Suétone Claude), (Cicéron, De la vieillesse), (Cicéron, De l'orateur).

Dès le plus jeune âge ils pratiqiaient déjà le jeu de la mourra, ou du moins ils en connaissaient les règles. Il occupera les loisirs un peu plus tard, à la fin de l'adolescence. Ainsi et contrairement au mot jouet, il est désigné dans le langage courant par le mot micare comme nous le livre la définition : mico, micui, micare :

  1. S'agiter (par des mouvements répétés), trembler, sautiller, bondir, palpiter.
  2. Briller, scintiller, étinceler, briller.
  3. Jouer à la Mourre.

Durant la Renaissance, en France et en Italie notamment, le jeu de la Mourre connut une grande faveur chez les pages, les laquais, les valets et les servantes sui le pratiquait souvent pour se divertir aux heures creuses. Les maîtres ne le voyaient pas d'un bon oeil et le considerait comme un signe de paresse et d'abandon des tâches ménagères.

En Terre d'Islam, le jeu de montre est connu sous le nom de mukhàraja (mot à mot ce qui fait sortir).

Il se pratiquait encore au début de ce siècle sous sa forme classique, dans les campagnes reculées d'Arabie, de Syrie et d'Irak.

Mais, des la haute époque, la mukhàraja fut surtout un rite divinatoire en pays musulmans ce qui entraîna son interdiction pour des raisons religieuses (la divination était proscrite auusi bien dans le Coran que par la Bible) ; il ne s'agissait plus d'un jeu mais d'une chose grave et sérieuse représentant le destin.

La Mourre dans le monde

Il se pratique encore dans toute l'Occitanie, en Corse sous le nom de Mora (les nombres sont accompagnés d'expresions plus ou moins colorés et le participants crient pour intimider l'adversaire, en Pays Basque, en Catalogne, au Portugal, en Italie

En Afrique du Nord (tout au moins au Maroc), c'est sous forme d'un tirage au sort (analogue au pir-ou-impaire) qu'on le retrouve :
Deux personnes sont face à face ; l'un des deux partenaires, ayant les mains derrières le dos, devait ensuite présenter à son adversaire l'une de ses mains avec un certain nombre de doigts étendus, pendant que celui-ci énonçait simultanément un nombre de 1 à 5. Si ce nombre repondait exactement au nombre des doigts levés de son partenaire, il était désigné par le sort dans le cas contraire, c'est l'adversaire qui l'était.

En Midi Pyrénées, Languedoc Roussillon et Provence Alpes Côte d'Azur, les nombres sont criés en occitan : un, dus, tres, quatre, cinc, sièis, sèt, uèit, nau o moresoit un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf ou Mourre pour dix

En Chine et en Mongolie, le même jeu est connu depuis fort longtemps sous le nom hua quan, signifiant quelaque chose comme faire se disputer les points et compte actuellement, selon J. Needham, parmi les divertissements les plus appréciés de la bonne sociétè chinoise. P. Perny qui signalait que ce jeu était très en vogue en Chine au siècle dernier, expliquait : Si les convives sont liés entre eux par l'amitié, le maître du repas propose de faire une partie du jeu de Mourre : qing hua quan (littéralement : S'il vous plait faisons se disputer les points). Si l'offre est acceptée : M. Untel sera le régulateur du jeu ... Le maîte, par politesse, commence avec l'un des hôtes. Peu après, il cède le tour à l'un de ses convives ... Celui qui perd est condamné à boire, chaque fois, une tassse de thé.

Aujourd'hui le jeu de Mourre a intégré des concours organisés pour préserver les traditions régionales (en France, en Espagne, en Italie).

Variante de la Mourre

  • Le jeu peut se pratiquer sur les deux mains : le nombre énoncé par chaque joueur paut alors être compris entre 1 et 20.

  • Une forme simplifiée consiste à ne montrer que trois doigts au maximum et deviner cette fois le nombre de doigts montrés par l'adversaire. Une dernière variante est le jeu de chi fou mi, plus connue sous le nom de puits, pierre, ciseau H.Q.

  • J.G Lemoine rapporte que pour compliquer le jeu, au lieu de crier des chiffres, les joueurs chinois doivent trouver et dire le début d'une citation célèbres se rapportant au nom du nombre correspondant, ce qui en français, donnerait à peu près :
    * Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras, un homme mort n'a nis parents ni amis, pour 1
    * Deux avis valent mieux qu'un, pour 2
    * Quatre yeux voient mieux que deux, pour 4
    * Six pieds de terre suffisent au plus grand homme, si jeunesse savait, si vieillesse pouvait, pour 6
    * Cette queue n'est pas de ce chat, pour 7
    * ...

  • Le jeu Comme des mouches de Philippe des Pallières, paru en 2003, est également dérivé de la Mourre

  • LE MORRA
  • Editeur : Miro company (1975)
    Règle du jeu :
    L'originalité du MORRA réside dans le mécanismes de determination du nombre de cases à parcourir.
    Votre pion se déplace de 0 à 6 cases, selon le nombre de billes dévoilé simultanément par les deux joueurs. Chacun possède trois billes et en prépare le nombre souhaité dans la main. Les billes sont dévoilées simultanément. Il faut s'efforcer de finir sur une case avec une flèche ascendante, pour pouvoir monter d'un niveau.

    Totalement hasardeux dirons les uns. Totalement psychologique diront les autres>.

  • Le jeu du berger
    Il s'agit d'une adaptation moderne de la mourre qui a été réalisée par les éditions Jeux Robert Laffont en 1978 pour 2 à 4 joueurs, à Partir de 10 ans pour environ 10 minutes
    Principe général (modfier)
    Chaque joueur décide s'il va lancer sa bille verte (1 point), sa bille rouge (2 points) ou sa bille bleue (3 points). En même temps il doit parier sur le total de toutes les billes lachées par les autres joueurs.
    Les billes sont révélées simultanément en soulevant le cache devant chaque joueur. Les cartes qui avaient été posées face cachées sont alors retrournées.

    L'intérêt principale du jeu réside dans le matériel dourni qui permet d'une part de jouer à la Mourre à plus de deux joueurs, d'autre part d'éviter tous les désagréments (triche volontaire ou léger retard d'un joueur) liées au jeu simultané. Le jeu est plus sûr et plus juste que la Mourre , mais peut-être aussi un peu froid et un peu moins convivial.

  • Papier, ciseaux, caillou, puits
    La variante papier, ciseaux, ... du jeu de Mourre se joue à deux en silence, chaque point rapporte un point au gagnant. La partie se fait en un nombre de points fixé au préalable
    * papier : main ouverte à plat
    * ciseaux : l'index et le majeur écartés
    * caillou : point fermé
    * puits : L'index rejoint le pouce pour former un O

    Règle du jeu :
    * Le papier gagne contre le caillou et le puit
    * Les ciseaux gagnent conter le papier
    * Le caillou gagne contre les ciseaux
    * Le puit gagne contre le caillou et les ciseaux

    Citation sur la Mourre

    Molière :
    Que diable est ceci ? Je croyais trouver un homme bien savant, qui me donneroit un bon conseil, et je trouve un ramoneur de cheminée qui, au lieu de me parler, s'amuse à jouer à la Mourre, Un deux, trois, quatre, ha, ha, ha
    Molière, La jalousie du barbouillé, scène II.

    Fénelon :
    D'autres sont sur le bord de l'eau, et jouent à la Mourre : il paraît dans les visages sue l'un pense à un nombre pour surprendre son compagnon, qui paraît être attentif de peur d'être surpris

    Dialogues des morts composés pour l'éducation d'un prince, dialogue 51 (entre Léonard de Vinci et Poussin)

    Cicéron :
    Il rapporte que pour désigner un homme au dessus de tous soupçons, on avait coutume de dire : C'est un homme avec qui vous pourriez jouer à la micatio dans l'obscurité ! (Dignus est, quicumque in tenebris mices). Ce proverbe, que Cicéron déclarait usé par l'âge, montre à quel point le je de la mourra était populaire chez les anciens romains.

    Pierre-Augustin Guys :
    Les Grecs jouent beaucoup à pair ou non : ils ont encore iun autre jeu fort en usage en Italie, et nommé communément la Mourre. Il consiste à faire déviner le nombre de doigts qu'on élève, en tenant les autres pliés dans un lieu obscur.

    Voyage littéraire de la Grèce, ou Lettres sur les Grecs anciens et modernes, avec un parallèle de leurs moeurs, Lettre 14

    Rabelais :
    Il écrivait dans son Pantagruel (livre IV, chap XIV) : Les paiges jouaient à la Mourre à belle chiquenaude ! De même dans le chapitre XXII des jeux de Garguantua il cite une litanie de jeux dont celui de la Mourre : Puis, le verd estendu, l'on desployoit forces chartes, force dez et renfort de tabliers. Là jouayt : au flux, à la condemnade, à la prime ... à je te pinse sans rire, à la Mourre ...

    Malherbe :
    Dans ses lettres (11, 10) : Musarder par les chemins comme ces laquais qu'on envoie au vin et qui s'amusent à jouer à la Mourre !

    Apollinaire :
    L'ermite A Félix Fénéon (extrait) :
    Et les souris dans l'ombre incantent le plancher
    Les humains savent tant de jeux l'amour la Mourre
    L'amour jeu des nombrils ou jeu de la grande oie
    La Mourre jeu du nombre illusoire des doigts
    Saigneur faites Seigneur qu'un jour je m'énamoure ...

    G. Lafaye
    Quelquefois, signale G. Lafaye, lorsque deux personnes étaient en litige, elles convenaient de trancher la question douteuse par une partie de Morra, comme aujourd'hui on tire à la courte paille, ou à pile ou face.

    Plus d'informations sur la Mourre

  • Pour en savoir plus sur ce jeu consulter le passionnant ouvrage de Georges Ifrah : Histoires universelle des chiffres
    Georges IFRAH - collection Bouquins, Robert Laffont

  • D'après Marot, le poète Guillaume Coquillart s'y serait ruiné et en serait mort de chargrin (1510)

  • On en retrouve des variantes sur des peintures funéraires d'Egypte pharaonique ... :

  • Au temps des Romains, contrairement au mot jouet, Mourre est désigné dans le langage courant par le mot micare comme nous le livre la définition :

    mico, micui, micare :
    1. s'agiter (par des mouvements répétés), trembler, sautiller, bondir, palpiter
    2. briller, scintilledr, étinceler, briller
    3. jouer à la Mourre

    * micant digiti, Virg : les doigts se crispent.
    * micant artus, Sen. : les membres se contractent.
    * corda timore micant, Ov. : les coeurs palpitent de crainte.
    * micat ardor ex oculis, Lucr. : ses yeux lancent des flammes.
    * micare (digitis) : jouer à la Mourre (les deux joueurs, points fermés allongent ensemble le nombre de doigts qu'ils veulent en criant, au hasard, le nombre de doigts qu'étend l'adversaire ; celui qui tombe juste a gagné.
    * dignus est quicum in tenebris mices, Cic. : il mérite qu'on joue avec lui à la mourra dans les ténèbres (on peut se fier à lui, on peut s'en rapporter à lui).
    * micando victus, Cic. : Qui a perdu à la mourra

  • Dans la divinia comedia Dante nous livre l'exposé suivant. Celle des âmes des morts repentis in extremis se pressent autour de Dante le voyageur qui a hâte de gravir la montagne du purgatoire et Dante l'écrivain nous offre des images les plus célèbres de la comédie : pendant que le perdant relance sans cesse les dés pour braver le destin, les gouapes suivent le gagnant en espérant avoir quelques miettes et quand ils les ont eues, ils cessent de le suivre.
    Lorsque prend fin le jeu de la zaza
    Celui qui perd reste chargrin,
    Et s'instruit tristement, en répétant les coups

    La spécialiste J. Risset écrit que ce jeu de dés, la zara est un jeu équivalent à la Mourre.

  • Mourre et divination, un traité arabe de divination, cité par G. Weil, fait ainsi intervenir :

  • Prosper Mérimée en 1847 (Vénus IIIème) (voir photo de la statue de Marcellus ci-après)

    En photos

    Le jeu de la Mourre dans deux peintures égyptiennes du Musée de Berlin :


    Tombe n°15 de Béni-Hassa
    (Moyen Empire)


    Tombe thébaine n°36 d'Aba
    (XXVIème dynastie)

     
    Représentation du jeu de la Mourre sur l'un des stucs de la Farnésine à Rome (DARG. P. 1889)

    A l'époque de Mérimée, on pensait que cette statue était celle de Germanicus ! on l'identifie maintenant comme celle de Marcellus (Claudius Marcellus Ier siècle avant J.C.) Marbred de 180 cm de hauteur
    Statue se trouvnat au Musée du Louvre (photo Béatrice Oravec)
    Tableau de Juan Lys La morra
    (Real Gallery de Cassel)
    Partie de Mourre en Chine. Le perdant doit boire une tasse de thé

    Partie de Morra dans un village de Sardaigne

    Le jeu de Mourre chez les Grecs (DARG, P.1889-1890)


    Vases peint de la Collection Lambert à Paris


    Vase peint du Musée de Munich

    Peinture flamande de Karel Dujardin (datée entre 1660 et 1669), exposée au Musée du Louvre

    Tableau de Pieter Van Laaer
    Landscape with Morra Players datant de 1639 exposé à Budapest.